lundi 5 juillet 2021

Critique : Vincent Cocquebert, La Civilisation du cocon; Pour en finir avec la tentation du repli sur soi, Arkhê éditions, 2021

 La première chose qui m'a frappé quand j'ai commencé à feuilleter cet ouvrage, c'est le très grand nombre de notes : trois-cent-quarante-et-un pour être exact. Cela fait en moyenne deux et demi par page. En soi, cela ne me dérange absolument pas mais si on regarde le texte de près, on voit qu'il est rempli de chiffres, d'italiques, de guillemets, de citations courtes ou longues, et aussi de quelques encadrés. On tombe un peu dans le name-dropping et cela nuit à la fluidité de lecture. J'ai quand même pu tout lire très rapidement. Rapidement et plutôt facilement, enfin la plupart du temps. Car lorsque l'auteur cite des passages ou des propos plus philosophiques, ça devient malheureusement plus confus. Ce qu'il y a de pertinent dans ce travail de journaliste c'est d'esquisser un portrait très large de cette grande nébuleuse du repli sur soi. Vincent Cocquebert le fait de manière plus impressionniste que structurée : par petites touches il nous parle d'objets, de loisirs, de mouvances politiques ou encore de films qui marquent une époque plus qu'une génération. Cette danse avec les tendances a eu beau me donner un peu le tournis, elle n'est pas exhaustive pour autant. J'ai été un peu surpris que la mancave ne soit pas citée. Un peu déçu aussi de ne lire aucun mot sur les caissons d'isolation sensorielle. Il faut dire que les exemples sont innombrables, en cela on peut parler de fait psychosocial total. 


C'est le premier livre que je lis sur le sujet et moi qui aime aller du général au particulier, je dois dire que cette approche multidisciplinaire me convient tout à fait. Il y a tout de même un domaine qui est mis en avant : la politique, notamment ce que les américains appellent identity politics. Quand on est universaliste et qu'on prône l'ouverture à autrui, il faut bien sûr critiquer cette tendance au repli identitaire. J'ai juste été un peu surpris qu'il en soit autant question car pour moi le cocon est plus lié à l'intime qu'au militantisme. Mais après tout, les valeurs elles aussi peuvent être qualifiées de "refuge"... 


Je m'attendais à ce que ce court essai traite surtout de fuite et finalement il parle beaucoup de lutte. Mais c'est vrai que tout est politique, même le repli sur soi. On peut peut-être essayer de dépasser ce dualisme comme ceci : on se bat pour ne plus avoir à se battre. Le combat est normal, vouloir qu'il cesse l'est tout autant. À condition de ne pas confondre paix civile, paix intérieure et paix de son intérieur.


lundi 7 juin 2021

La mort c'est tabou on en viendra tous à bout

Critique de Laurent Alexandre, La mort de la mort, JC Lattès, Avril 2011, 425p.


La première chose que j'ai envie de dire à propos de Laurent Alexandre c'est qu'il est très quotable : il a le sens et le goût de la formule. Un goût prononcé et parfois immodéré. Il est éloquent et passionné alors on lui pardonne volontiers quand il devient grandiloquent. Le style c'est important, et à ce niveau on peut dire que l'essai est réussi. L'écriture est moderne, les phrases sont courtes, les retours à la ligne fréquents. Ce livre m'a un peu donné l'impression d'une improvisation enthousiaste plutôt que d'une construction méthodique. Enfin il y a quand même quatre parties bien distinctes qui permettent de passer progressivement du scientifique et technique au politique et philosophique. 


C'est là qu'on se rend compte que l'auteur est assez sûr de lui et de ses prédictions, fort nombreuses. Selon lui le transhumanisme est dans le sens de l'histoire. Ça a déjà commencé et ça va continuer, c'est "inéluctable" et ce, malgré les risques et les dérives, largement abordées. Au final je me suis même demandé si Laurent Alexandre était si transhumaniste que cela. Probablement pas beaucoup plus que tout un chacun. Par contre je l'ai trouvé assez libéral avec notamment une critique bien sentie des institutions médicales et politiques, mais aussi de ceux qui réclament toujours plus : nous. Ce "plus" on le retrouve dans le symbole des transhumanistes : h+, celui d'une humanité augmentée, ou en tout cas rallongée et facilitée. Signe des temps hypermodernes d'une "ration de technologie supplémentaire" qu'on exigera afin d'obtenir un "supplément de vie". Pas un supplément d'âme mais un simple supplément de corps, c'est toujours ça de pris.


Au final je n'ai pas boudé mon plaisir malgré les dix ans d'âge et les 425 pages de cet essai. Celui-ci a beau être bavard, inégal et répétitif, son auteur nous emporte avec son enthousiasme et ses convictions. Je le recommande à tous ceux qui s'intéressent au transhumanisme ainsi qu'à tous les citoyens éclairés qui veulent comprendre ce nouveau paradigme qu'est la biopolitique.


jeudi 27 mai 2021

Critique de L'idolâtrie de la vie d'Olivier Rey

Olivier Rey, L'idolâtrie de la vie, Gallimard, coll. « Tracts », juin 2020, 64p, 3.49€


Ce qu'il y a de bien avec Olivier Rey c'est qu'il assume clairement être conservateur et réactionnaire1. En lisant le premier chapitre («Quand il y avait des famines») j'ai eu l'impression qu'il était également malthusien. Il faut dire qu'il y avait par le passé un certain équilibre. Cet équilibre a été rompu par la révolution industrielle. C'est la civilisation technologique qui a alors émergé qui est critiquée par l'auteur. La devise de cette civilisation, la nôtre, pourrait être Toujours plus !. En démocratie, ces moyens supplémentaires mais jamais suffisants sont sans cesse réclamés par les citoyens, souvent en colère ; peuple enfant-roi qui réclame son argent-doudou à son état-nounou. Ce qui est demandé à corps et à cris c'est davantage de standardisation, de technologisation, de médicalisation. On assiste à un véritable excès de zèle - vital, moral ou médical, on ne fait plus bien la différence. Je vais me faire l'avocat du diable : à la limite quel est le problème si on a les moyens de cette "extension sans limite", de cette chère surenchère ? «Les riches paieront» (titre du cinquième chapitre) ! Et bien le problème c'est justement qu'il y a une limite* : "les plus graves dangers auxquels l’humanité dans son ensemble est exposée au XXIe siècle ne tiennent pas à une insuffisance de moyens d’action mais, au contraire, à des actions trop importantes en regard de ce que la nature est en mesure de supporter." Mais attention, Olivier Rey ne se contente pas de condamner la modernité. Il prône le retour à une vie plus simple où "il nous faudrait réapprendre, collectivement et individuellement, à compter sur nous-mêmes". Et donc à arrêter de tout attendre de l'état. Ce n'est pas un éloge du repli sur soi ou du small is beautiful mais du bien proportionné, du à taille humaine. Cette sagesse de la modération est un travail très philosophique, même si pour atteindre cet objectif, l'auteur est parfois excessif. Peut-être est-ce en explorant les extrêmes qu'on peut espérer trouver un juste milieu.


Si certains propos peuvent sembler exagérés ou hors de propos, d'autres sont plus pertinents. Ainsi l'argument de la santé est en train de devenir un argument-massue. Ce discours du c'est pour votre bien "tout le monde n’[y] adhère pas forcément, mais tout le monde est sommé de se taire, sous peine de passer pour un monstre qui veut la souffrance des malades et leur mort". Et bien l'intellectuel ne la ferme pas, au contraire il ouvre le débat et appuie là où ça fait mal : sur nos lâchetés, nos impensés, nos pensées économiques magiques comme le fameux quoi qu'il en coûte. La mort est devenue un tabou. La santé le bien final, souverain et suprême. Ma vie est devenue mon précieux, cette chose intime que tout un chacun doit conserver égoïstement. Et surtout pas sacrifier à qui ou à quoi que ce soit. Alors forcément l'argument de la santé écrase tous les autres : l'économie, la liberté, l'art de vivre. Le soin est un humanisme, il pourrait devenir un totalitarisme. D'où la prédiction suivante : "Au nom de la protection contre la mort on pourra tout accepter"2. L'acceptation, voilà encore concept qui a retenu mon attention. Au lieu d'accepter les limites naturelles, nous acceptons aliénation, soumission et sujétion au grand Léviathan nous promettant toujours plus de vie. Le contrat  vital remplace le contrat social3. Mais il s'agit de vie nue (ou nulle), pas de la vie bonnne chère aux philosophes. Le danger de cette idolâtrie de la vie nue c'est la dépendance au système (de santé). C'est aussi de perdre notre âme et qu'il ne reste que le corps, perdre notre savoir-vivre et qu'il ne reste que le pouvoir-vivre. Nous sommes passés d'un monde où il était difficile de vivre à un monde où il est difficile de mourir, un monde où les gens veulent durer mais pas endurer et où certains transhumanistes voudraient résoudre la mort4, plutôt que se résoudre à la mort.


Tom Otium